Entretien avec Christophe Yanuwana Pierre, militant et cinéaste autochtone de Guyane, qui annonce son entrée dans l’arène, pour les prochaines élections territoriales de Guyane qui se tiendront les 20 et 27 juin prochain.

Christophe Yanuwana Pierre au Comité de Pilotage du programme “ Bien être des Populations de l’Intérieur “/Photo : Clara de Bort

Que devenez-vous depuis votre démission du Grand Conseil Coutumier ?

Je me “confine de manière adaptée”, comme tout le monde j’ai subi une année d’incertitudes. Dans le cadre de la crise sanitaire, j’ai été mobilisé à plusieurs reprises dans des missions de coordination au niveau professionnel.

J’ai profité de cette année aussi pour retrouver ma petite famille. Le combat contre la Montagne d’Or, bien qu’enrichissant, m’a éloigné des instants simples et doux.

J’ai écrit, des projets de films, et le mois dernier j’ai commencé le tournage de mon second film documentaire “ Alemi, dans la nuit des Kali’na “.

Que pensez-vous de la configuration actuelle du mouvement politique autochtone ?

Que l’émulation continue, les consciences s’éveillent progressivement et chacun tente de porter les revendications à sa manière. Il y a un éveil au niveau des femmes, c’est évident. Il y a de nouveaux chefs coutumiers notamment en territoire Wayana. Le GCC (Grand Conseil Coutumier) a disparu des radars. Voilà ce que je relève, après ce que j’en pense, c’est que nous devons revoir nos stratégies ou bien en avoir tout simplement.

S’il y a une chose qui ne change pas, et je le regrette, c’est que nous n’arrivons pas encore à dépasser la réaction pour passer à l’action. Pour le moment nous subissons les actualités.

Nous devons, autant que possible, répondre aux urgences mais sans freiner et délaisser le travail de fond comme la restitution des terres, l’orpaillage illégal, les politiques transfrontalières, la veille des textes législatifs, le contrôle de l’action des collectivités et de l’État, etc.

Au-delà de tout ça, l’implication réfléchie dans les échéances électorales est quelque chose qui doit nous préoccuper.

Manifestation populaire contre le projet Montage d’Or à Saint-Laurent du Maroni – Juin 2018

“Les échéances électorales », vous parlez des élections de la CTG ?

Dans l’immédiat, oui, je parle des élections de juin mais pas que. Nous ne pouvons pas nous permettre d’être absents alors que les enjeux sont colossaux :

  • les modalités et les planifications de la cession de 250 000 Ha aux collectivités et de la rétrocession des 400 000 Ha aux communautés autochtones;
  • le projet de réforme statutaire, de la définition du socle commun des valeurs jusqu’à la nature de compétences supplémentaires exigées;
  • le rééquilibrage territorial dans les domaines de compétences de la collectivité : aménagement du territoire, développement économique, culturel et social, le désenclavement, la santé et la prévention, la recherche et l’innovation, l’éducation et la formation, etc.

À cela peuvent s’ajouter des points précis à traiter comme l’accompagnement et l’évaluation du réseau des familles hébergeantes, la construction d’un collège sur le Haut-Maroni, le développement et le renforcement des services sociaux de proximité sur l’ensemble du territoire, le moratoire sur l’industrie minière, la création d’espaces de rencontres et de débats entre Guyanais, la route du fleuve, etc.

Vous pensez donner quelle nature à votre engagement dorénavant ?

Je viens d’avoir 28 ans, j’ai eu l’opportunité de parcourir ce pays en long et en large, vu les différentes réalités, sombres comme lumineuses, alarmantes comme rassurantes.

Mon engagement ne change pas, il est fondé sur le respect de cette terre, de ses peuples, de ses forêts, mais aussi de l’esprit d’innovation et l’ouverture d’esprit, de l’humilité, de la combativité.

Mon engagement va pour la Guyane Amazonienne, les vies qu’elle permet, le bonheur qu’elle apporte et l’espoir qu’elle éveille.

Dès que la crise sanitaire sera stabilisée ou bien, mieux maîtrisée, il faudra passer en phase opérationnelle de certains projets et actions afin de continuer à apprendre, partager, et protéger.

Dans l’immédiat, après grande et longue réflexion autour d’un Kasili avec mes proches,  puis d’un wassaï, j’ai décidé de rejoindre la liste menée par Jean Paul Fereira simplement car je pense que c’est nécessaire d’apporter et de proposer une autre vision de la Guyane.

Initialement j’aurais souhaité apporter mon soutien  à une alliance forte et unique pour une Guyane qui veut changer d’air, qui veut avancer et qui est sans limites, cela sans être sur la liste. Mais les réalités sont ce qu’elles sont

Quel analyse faites-vous des forces mobilisées dans le cadre de cette élection ?

Il faut saluer la démarche “Changer d’air » qui est très intéressante notamment sur la participation populaire à un projet politique, afin de mettre fin à cette pratique d’écarter la population des réflexions. Le travail à l’Assemblée Nationale du député de la première circonscription (Gabriel Serville ndlr) est à saluer également. J’espère qu’il y aura un deuxième tour qui réunira tout le monde.

J’invite la Guyane dans son ensemble à s’exprimer et à voter, il est plus que temps de reprendre la main sur notre avenir.

Concernant l’Assemblée de Guyane actuelle, pas uniquement le Président qui n’est que la pointe de la flèche, il y aurait énormément à dire.

En tout cas,  l’Ouest Guyanais est insuffisamment pris en compte, les territoires isolés également.

Le paternalisme et le mépris envers les Amérindiens a assez duré.

Il y a une vision ultra libérale du développement de la Guyane qui prend le pas sur la base qui est l’épanouissement individuel et collectif des Guyanaises et des Guyanais.

Il est régulièrement et volontairement oublié que l’équilibre financier actuel de la CTG est le résultat de la mobilisation de la population guyanaise en 2017 et non celui du travail d’un petit groupe.

Nous pourrions continuer ainsi mais ma vision politique ne se construit pas en opposition à Guyane Rassemblement, elle se construit autour d’une Guyane entière, globale et complète, avec ses complexités et ses défis.

La vision politique que je partage avec Jean Paul Fereira et d’autres colistiers puise ses racines dans la diversité des imaginaires, des intelligences et des espoirs guyanais.

Donc voilà, finalement je me lance, je serais dans l’arène, me voilà candidat. Merci d’avance pour vos soutiens.

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