Lors de la 9 ème Assemblée Plénière du Grand Conseil Coutumier qui s’est tenue du 15 au 17 décembre dernier à Taluen, le Vice-Président Christophe Yanuwana Pierre a annoncé son départ.

Sa démission prendra effet avant la 10 ème Assemblée plénière, prévue fin février 2020.

Entretien.

Vous avez annoncé votre démission, pour quelles raisons ?

La première fois que je suis allé à Taluen c’était en tant que chargé de mission du Sous-Préfet aux aux communes de l’Intérieur dans le cadre de la mission parlementaire sur l’épidémie de suicide des jeunes amérindiens. Cela fait 5 ans quasiment maintenant.

C’était, pour moi, le bon endroit pour annoncer mon départ. Nous venions d’échanger avec les chefs et les habitants sur le rôle et le fonctionnement du Grand Conseil Coutumier, mais nous ne pouvions délibérer car nous n’avions pas le quorum. C’est à ce moment là que j’ai annoncé mon départ.

Avant tout, j’ai remercié les chefs qui m’ont accordé leur soutien et leur confiance depuis le début, car c’est primordial, ils sont l’un des piliers de nos peuples. Ensuite, j’ai expliqué que je voulais laisser ma place à d’autres personnes. L’année 2020 risque d’être compliqué, pour nous, avec la rétrocession des terres, la réforme statutaire, les municipales, le permis de chasser, la réforme du code minier… Je suis un militant, pas un politicien et l’instance qui nous représente et qui doit nous défendre ne peut être forte et puissante qu’avec des communautés mobilisées et des organisations coordonnées. Il faut se préparer, l’horizon est sombre. Il y a de multitudes batailles a livrer et des flèches à affûter en conséquence.

Le Grand Conseil Coutumier n’y arrivera pas seul. Tous les chefs, les associations et les villages doivent se mobiliser et s’impliquer.

"Je suis un militant, pas un politicien et l’instance qui nous représente et qui doit nous défendre ne peut être forte et puissante qu’avec des communautés mobilisées et des organisations coordonnées."

Comment vous êtes vous retrouvé vice président du Grand Conseil Coutumier ?

À la base, je n’ai jamais souhaité me retrouver dans cette instance. La Jeunesse Autochtone de Guyane avait été désignée par l’assemblée des chefs coutumiers de Guyane aux côtés de la FOAG lors de la mise en place du Grand Conseil Coutumier en février 2018. C’était pour nous, un signe de reconnaissance du travail que nous avons mené. Lors de la mise en place du Bureau, je me suis porté volontaire pour la vice présidence puis j’ai été élu par les membres. C’était un outil à définir, un Kanawa à mettre à flot et nous venons de le faire.

Vous ne pensez pas quitter le navire trop tôt ?

Personne n’est indispensable, j’ai fait du mieux que j’ai pu avec les autres représentants pour ancrer cette instance, redoutée par les collectivités, dans le paysage guyanais.

Après, le GCC est une instance et suivrai de près les dossiers en cours. Je ne raccroche pas du tout la cause, bien au contraire. Je suis conscient de l’opportunité que j’ai eu d’apprendre avec les chefs, d’apprendre le fonctionnement des services de l’Etat et de ses émanations, mais également plus spécifiquement sur le droit des peuples autochtones. Le mouvement autochtone est aujourd’hui fort d’une jeunesse mobilisée mais cette jeunesse mobilisée, il faut la former politiquement et c’est sur ce point que je veux intervenir.

Comme je l’ai dit aux habitants du village Aloïke, qui font face à une offensive de la mairie de Maripasoula dans le domaine foncier : « j’espère le jour où c’est un ou une jeune Wayana, et non un Kali’na, qui vous accompagnera et vous défendra dans vos revendications. »

Donc… oui, je quitte le Grand Conseil Coutumier, mais la cause autochtone je l’ai dans les veines, dans le coeur, dans l’âme, ce serait mentir, à moi et à vous, que j’abandonne, la lutte continue… jusqu’à la mort et même après.

 

Crédit : Christine Prat

Certains disent que vous quittez le navire pour batailler pour les municipales en mars 2020, qu’en dites-vous ?

Alors je ne compte pas me présenter par contre il est certain que je ne pourrais pas rester les bras croisés notamment à Saint-Laurent. Il y a 7 villages amérindiens, les décisions des mairies nous affectent directement. Le périmètre OIN (Opération d’Intérêt Général) a été défini sans concertation avec les villages, notamment Paddock, qui se retrouve dans des difficultés au niveau de ses revendications territoriales.

Je compte faire le maximum pour que les candidats pro Montagne d’Or et hostiles aux peuples autochtones ne passent pas. Une fois ce tri effectué il ne reste plus personne quasiment.

Au delà de ça, c’est une bataille d’idées, d’arguments et de visions profondes que je souhaite et non un « concours de distribution de bami et de t-shirt ».

Quel dossier vous tenait le plus à coeur en tant que vice président ?

Je dirais pas en tant que vice président… la base du combat autochtone c’est la terre, pas le foncier, je dis bien la terre, c’est à dire du noyau de la planète jusqu’aux étoiles.
C’est le dossier le plus complexe à bien des niveaux, car déjà les différentes communautés ne sont pas au même niveau d’information sur les ZDUC, les concessions, les cessions et ce qu’on à tendance à appeler “ les 400 000 ha”.
Ensuite, il y a l’hostilité et l’incompréhension des élus guyanais alors que notre revendication territoriale est une démarche de réparation morale d’un crime colonial, qui est la spoliation de nos terres ancestrales par la colonisation.

À cela, s’ajoute le décalage de vision entre celle des peuples autochtones et celle de l’Etat français. A l’heure du plus grand défi de l’Humanité, qui est la crise climatique causée par l’industrialisation du monde sous domination de la vision capitaliste, nous les Peuples Premiers, nous invitons le monde à revoir et reconsidérer sa relation avec ce que les occidentaux appellent la Nature. Nous en dépendons complètement et pourtant nous restons continuellement sourds à ses cris de douleurs. Chacun doit agir à son échelle, et la Guyane, en tant que pays amazonien à son rôle à jouer. La France, en tant que 5ème puissance mondiale doit assumer ses responsabilités et arrêter son hypocrisie.

Crédit : GCC

Est-ce que vous avez un regret ?

Je ne sais pas si on peut appeler ça un regret, mais en tout cas ce qui m’énerve le plus c’est l’entêtement de l’Etat français à coopérer avec le Surinam et le Brésil dans la lutte contre l’orpaillage illégal. Ces pays voisins nous pissent à la figure et cela depuis 30 ans, par le manque d’action efficace c’est une atteinte physique à nos peuples qui est permis avec la contamination au mercure de plusieurs générations. De plus, des milliers de km de cours d’eau sont pollués, et en réalité la fin de l’orpaillage illégal n’est que le début, nous devrons réparer cette blessure que nous incombons aux différentes formes de vies et aux générations futures.

Comme pleins de personnes, il y a des fois où j’ai juste une forte envie de faire exploser toutes les barges qui trainent sur le fleuve etc.

Qu’en est-il de la Jeunesse Autochtone de Guyane ?

"Aujourd’hui, les jeunes autochtones se bougent et s’investissent chacun à sa manière, il faut les encourager et continuer à tisser un réseau de solidarité et de partage pour mieux se défendre quand il le faut. La Jeunesse Autochtone est un mouvement récent qui doit encore se structurer mais sa puissance de frappe m’impressionne à chaque fois."

Aujourd’hui, nous sommes plusieurs porte-parole du mouvement, et je reste secrétaire de l’association. Je n’ai jamais cessé de m’impliquer dans le mouvement même si, il est vrai que d’autres jeunes ont pris le relais, et tant mieux, car c’était l’objectif.

Nous devons mettre en place, courant 2020, le Sommet de la Jeunesse Autochtone de Guyane qui consiste à réunir des jeunes des 6 nations autochtones afin de valoriser les différentes initiatives mais également permettre une transmission des savoirs et connaissances modernes et traditionnelles. Aujourd’hui, les jeunes autochtones se bougent et s’investissent chacun à sa manière, il faut les encourager et continuer à tisser un réseau de solidarité et de partage pour mieux se défendre quand il le faut.

La Jeunesse Autochtone est un mouvement récent qui doit encore se structurer mais sa puissance de frappe m’impressionne à chaque fois.

Crédit : JAG

Quelles sont les prochaines étapes pour Christophe Yanuwana Pierre en dehors du militantisme ?

Je sais pas si ça existe le “en dehors”, car tout acte est politique ou du moins engagés et au service d’un idéal ou d’une vision.

Je compte avant tout, profiter un peu de ma petite famille.

Et puis, par la suite il y a le Sommet, la formation des jeunes, Kuwenejaï (Festival de cinéma itinérant) et les projections de films dans les villages.

Je travaille aussi sur mon second film, je suis en train de finaliser l’écriture et je serais en tournage courant de l’année prochaine.

Sur un autre plan, je me dois d’apprendre le travail de la terre ainsi que les chants traditionnels, je ne m’y connais pas suffisamment et c’est en train de disparaître.

Cet article a 8 commentaires

  1. Monier

    Gravité, honneur et sagesse, voilà ce que je ressens à la lecture de cette communication. Je te souhaite le meilleur pour la suite Yanuwana, à toi et à tous les habitants de Guyane.
    Patrick MONIER

  2. Le Goff Yvette

    Merci beaucoup pour cet article. Je garde un éclairage supplémentaire

  3. Kago afoeja

    Je t’envoie tout mes encouragements big forces et bonne continuation

  4. Pierre Carpentier

    VAYAN TO YANUWANA !!!… HO !!!…

  5. Cyprien varas

    Merci pour tout, les forces de la nature te garde. cyprien peuples kanak.

  6. Cyprien varaa

    Merci pour tout, les forces de la nature te garde. cyprien peuples kanak.

  7. Siméon Monerville

    Le combat continu! Peu importe l’endroit où les instances, on continu de faire élever la voix de notre nation.

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